Steven Spielberg

Steven Spielberg est le réalisateur le plus connu de l'histoire du cinéma. Tout a été
dit à son propos. Enfin, presque tout... Je vous propose quelques réflexions qui, à ma
connaissance, ne figurent pas dans les biographies ou sites web consacrés à Spielberg.

La croissance et la personnalité double

Steven Spielberg est un homme qui a vécu une enfance difficile. Suite au divorce de ses parents, il a passé d'une école à une autre en vivant avec sa mère et a été confronté à plusieurs reprises à des remarques racistes concernant sa descendance juive.  L'ensemble de ses films témoignent de sa vie et de sa personnalité.  N'est-ce pas justement le définition même du cinéma d'auteur ? Il est donc justifié d'avancer que malgré le succès commercial incroyable de sa filmographie, le cinéma de Spielberg est bel et bien du cinéma d'auteur.  Les jaloux seront confondus...  En fait, il existe deux réalisateurs qui portent le nom Steven Spielberg.  Le premier est un éternel enfant (syndrome de Peter Pan) qui a réalisé les films les plus populaires de l'histoire dont Raiders of the Lost Ark (1981), Spielberg sur le plateau de E.T.E.T. (1982), Hook (1991) et Jurassic Park (1993). Dans ces films, l'histoire est présentée à travers les yeux d'un ou plusieurs enfants et le monde adulte est dépeint de manière négative, faisant souvent allusion au divorce ou à la séparation.  Roy Neary, à la toute fin de Close Encounters of the Third Kind (1977), accepte de vivre avec les extra-terrestres et abandonne ainsi sa famille.  Dans E.T., Elliot est élevé par sa mère seule, le père ayant abandonné sa famille.  L'autre Steven Spielberg est un homme juif, père de plusieurs enfants et réalisateur des drames les plus accomplis du vingtième siècle : The Color Purple (1985), Empire of the Sun (1987), Schindler's List (1993) et Saving Private Ryan (1998).   Aucun autre réalisateur a démontré une telle diversité dans le genre de cinéma qu'il produit.  En 1993, Spielberg a réalisé Jurassic Park, le film le plus populaire de l'histoire à cette époque et la même année Spielberg présente Schindler's List, le drame le plus décoré de l'histoire du cinéma.  Il est clair que Spielberg est le plus grand réalisateur de l'histoire du cinéma, point final.

Le tournage de Schindler's List

La signature Spielberg

Une part du plaisir de visionner une oeuvre d'Alfred Hitchcock est de repérer le
réalisateur dans le film.  En effet, Hitchcock est aujourd'hui reconnu pour ses caméos
cinématographiques.  Bien que Spielberg ne figure pas dans ses propres films, il y a
tout de même un plan qui revient dans l'ensemble de ces films.  C'est ce que j'ai
appelé le AWE SHOT (la prise de stupéfaction).  Cette image est généralement un gros plan du visage de l'un des personnages principaux qui regarde quelque chose, bouche bée et les yeux grands ouverts.  Ce quelque chose que le personnage regarde dépend du genre de film dont il est question.  Dans le cas d'un drame, il s'agit souvent d'un événement tragique; dans le cas des films d'aventures, c'est un moment magique ou spectaculaire.  Un bon exemple de ceci est l'expression du visage du docteur Macolm lorsque celui-ci voit son premier dinosaure vivant dans Jurassic Park (1993).  Le gros plan du visage de Indiana Jones (Harrison Ford) dans Raiders of the Lost Ark lorsque celui-ci cherche Marion (cachée dans un panier) dans le marché égyptien est l'exemple idéal du AWE SHOT.

Saving Private Ryan

Sans les nommer tous, chacun des films de Spielberg, sans exception, présente le AWE
SHOT
; nous pouvons donc parler de signature.  Cette image est d'ailleurs réflexive
puisqu'il arrive souvent que les spectateurs, assis dans la salle de cinéma, présentent le
même air lors du visionnement d'un film de Spielberg.  Suite aux premières 30 minutes
de Saving Private Ryan (1998) le jour du lancement du film, la salle fut remplie de
bouches bées et l'impression de choc était palpable.

La phobie de la morsure

L'étude des films d'un même réalisateur permet souvent de mettre en lumière des thèmes récurrents.  La morsure est certainement une idée qui hante les rêves de Spielberg.  Son premier grand succès commercial, Jaws (1975), est de toute évidence lié à cette phobie.  Mis à part le titre, le sujet et même l'affiche du film, Jaws présente à plusieurs reprises des morceaux de corps humains déchiquetés par un requin blanc.   Ce n'est pas tant la mort comme telle qui fait peur ici, c'est l'idée de mourir en étant bouffé par le requin qui terrifie.  Il en est de même pour les fameux serpents dont a peur Indiana Jones.  Les deux films Jurassic Park (1993 - 1996) présentent aussi des images similaires de consommation humaine.  Un chercheur de phénomènes paranormaux dans Poltergeist (1982) revient d'une attaque dans la cuisine de la famille hantée et est marqué d'une morsure à l'abdomen : "something took a bite out of me !" dit-il.

L'affiche du film Spielberg et Bruce, le requin mécanique...

La lumière chez Spielberg : le traumatisme original

Traditionnellement, la lumière joue un rôle classique au cinéma.  C'est-à-dire que le
cinéma reprend les notions anciennes de la lumière et les utilise pour conter ses
histoires.  Il va donc de soit que, généralement, la lumière représente tout ce qui est
bon, agréable et divin alors que la noirceur est symbolique du mal, du danger, du
diable.  Cela semble être une notion évidente.  Pourtant, il s'agit du résultat d'une
convention humaine sociale et religieuse qui veut que la lumière représente le bien, et
la noirceur, le mal.  Or, le cinéma de Steven Spielberg utilise la lumière à l'inverse du
dogme classique.  En effet, plusieurs films de Spielberg présentent une scène où un
enfant est enlevé de sa résidence et de ses parents par une force maléfique.  Celle-ci est toujours représentée par une très intense lumière.  L'enlèvement de Barry
dans Close Encounters of the Third Kind (1977), l'invasion de la résidence d'Elliot dans
E.T. (1982), l'enlèvement de Carol Anne dans Poltergeist (1982), l'enlèvement des deux
enfants dans Hook (1991) en sont tous des exemples flagrants.  C'est Schindler's List
(1993) qui démontre le mieux cette tendance lors de la liquidation du cartier juif par
les nazis.  Un immeuble est tourné en plan d'ensemble et les fenêtres s'illuminent une à
une, témoins lumineux des coups de feu nazis, d'autres mortalités juives.

Close Encounters Of The Third Kind

Si la lumière est une si terrible et dangereuse force chez Spielberg, l'inverse doit aussi
être vrai.  La noirceur est un refuge, un sanctuaire; c'est pourquoi les enfants juifs qui
survivent au massacre sont cachés dans les égouts.  Comment expliquer qu'une telle
utilisation de la lumière fonctionne si bien auprès des spectateurs ?  La réponse est
simple : le traumatisme original.  Chaque être humain, indépendamment de sa religion,
de son sexe, de son origine, vit le même traumatisme à la naissance : l'expulsion forcée
du foetus maternel, refuge confortable et chaud dans une obscurité totale, à la lumière
éblouissante et catastrophique du monde extérieur.  Il est donc tout à fait plausible de
croire que ces images de la lumière chez Spielberg comme influence négative
(particulièrement auprès des jeunes enfants) renvoient à la naissance de chacun des
spectateurs et touche une corde sensible universelle, la séparation de la mère.   Pas
étonnant que ces scènes nous semblent si terrifiantes !

Une image très Spielbergienne de E.T.

Raiders of the Lost Ark

Dans l'histoire du cinéma, il y a beaucoup de légendes.  En voici une : la fin de semaine de l'ouverture de Star Wars Episode IV : A New Hope en 1977, George Lucas est étendu sur une plage, loin de tout le vacarme et inconscient de l'impact que son film va bientôt avoir sur l'histoire du cinéma.  Il est accompagné d'un ami de longue date, Steven Spielberg, qui vient de relancer son film de science-fiction en salles : Close Encounters of the Third Kind Special Edition.  Spielberg avoue à Lucas son désir de réaliser un film de la série James Bond.  Lucas lui répond qu'il songeait justement à rendre hommage aux films d'aventures qu'il aimait tant lorsqu'il était enfant et qu'il visionnait au cinéma du quartier en 12 épisodes, une à chaque samedi matin, ce que l'on appelait les "Saturday Morning Serials".   Le résultat de cette discussion est une trilogie de films extraordinaires, produits et co-scénarisés par Lucas et réalisés par Spielberg : Raiders of the Lost Ark (1981), Indiana Jones and the Temple of Doom (1984), Indiana Jones and the Last Crusade (1989).

Indiana Jones and the Temple of Doom

Résumé

Indiana Jones (Harrison Ford) est un aventurier, archéologue et professeur (bien sûr !).  En 1936, il est approché par deux hommes du service secret militaire américain pour
trouver un objet d'une valeur archéologique inestimable : l'Arche de l'Alliance, le coffre
en or dans lequel Moïse aurait déposé les fragments des dix commandements originaux.  Les nazis sont aussi à la recherche de ce trésor puisque Hitler connaît la légende de l'Arche : toute armée qui la possède est invincible.  Indy, aidé de Marion (Karen Allen), une jeune femme indépendante et avec qui Indy avait eu une relation antérieure, se rend au Caire.  Suite à quelques aventures, il trouve l'Arche mais les nazis lui voleront et l'emprisonnent dans une ancienne tombe égyptienne infestée de serpents venimeux.  Indy s'en sauvera et risquera sa vie dans la scène de poursuite la plus spectaculaire jamais tournée au cinéma.  Finalement, les nazis auront le dessus de nouveau mais leur vanité et manque de foi seront la cause de leur défaite ultime.

Le film qui a tout

En voulant rendre hommage aux films d'aventure de leur enfance, Spielberg et Lucas ont créé une histoire haute en sensations et plusieurs scènes du film sont rapidement devenues des références populaires : la scène du rocher qui déboule derrière Indy, la scène de la fosse aux serpents, la cascade où Indy passe sous un camion nazi en mouvement, l'ouverture de l'Arche de l'Alliance.  Mais Raiders of the Lost Ark est bien plus qu'un film d'action.  Il contient des éléments de film noir (un héros hors de la norme, une femme solitaire, un vilain sadique), de western (le chapeau, le fusil, les chevaux, le désert), de la comédie romantique (la relation Marion - Indy) et même de l'horreur (la finale du film).  C'est l'apogée du cinéma de divertissement et en ce sens, c'est un film parfait.

Raiders of the Lost Ark

Plus que tout autre film, Raiders of the Lost Ark est une expérience.  Le cinéma, dès ses premiers balbutiements, souffre (ou profite ?) d'une série de dichotomies importantes : la fiction vs. le documentaire, l'art vs. l'industrie, le divertissement vs. la réflexion.  Le cinéma de Spielberg est également divisé et ce dernier semble répondre inconsciemment à ses critiques à travers ses films.  Alors que ses contemporains cherchent à provoquer une étude de la société dans leurs films, Martin Scorsese et Francis Ford Coppola par exemple, Spielberg cherche à rejoindre l'enfant en chacun de nous.  Pas d'intellectualité ici !  C'est les émotions qui comptent.  En ce sens Raiders of the Lost Ark est une tentative délibérée de créer un film qui renvoie aux sensations qu'un enfant éprouve devant un film de Walt Disney : anticipation, peur, tristesse, excitation, etc.  Le cinéma, nous dit Spielberg, est un point d'ancrage à l'enfant que nous étions.

The Ark

Raiders of the Lost Ark est un film clef dans les carrières de Spielberg et Ford.  Bien que Harrison Ford venait de tourner Star Wars Episode V : The Empire Strikes Back (Kirshner, 1980) et qu'il avait déjà paru dans un autre film à succès, American Graffiti (Lucas, 1973), Indiana Jones est le premier rôle principal de l'acteur.  Par la suite viendront Blade Runner (Scott, 1982) et Witness (Weir, 1985).  Quant à Spielberg, il avait déjà connu un succès important avec Jaws (1975) et Close Encounters of the Third Kind (1977) mais le désastre financier et la réception critique très défavorable de 1941 (1979) avaient terni sa carrière.  Certains disaient même que son succès fut une chance et que sa carrière était terminée. Ha !  Suite à Raiders of the Lost Ark, Spielberg réalisa E.T. (1982).

Le Saviez-vous ?

-Les trois films de la série sont les seuls collaborations officielles entre Lucas et Spielberg.

-Le rôle d'Indiana Jones devait être interprété par Tom Selleck, mais son contrat avec les producteurs de la série télévisée Magnum P.I. lui en a empêché.

-Plus de 8000 serpents ont été nécessaires au tournage de la fameuse scène.

-Le nom du personnage d'Indiana Jones provient du chien de Lucas.

-Le film fut nommé aux Oscars comme meilleur film en 1981 mais Chariots of Fire (Hudson, 1981) l'emporta.

-Tout de même, Raiders of the Lost Ark remporta 5 Oscars : montage, son, effets sonores, direction artistique (décors), montage d'effets sonores.

-La cascade du camion est un hommage à une cascade semblable du western Stagecoach (Ford, 1939) et la prise finale du film renvoie au Xanadu de Citizen Kane (Welles, 1941).  Cliquez sur l'Arche pour une page supplémentaire...

Le dernier plan de Raiders of the Lost Ark.

Site officiel : http://www.indianajones.com/ 

Pour en savoir plus sur Spielberg, je vous conseille fortement de lire :
McBride, Joseph, Steven Spielberg : A Biography, Simon & Schuster, New-York, 1997.

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